Le compteur Jaeger (1982-2012)

Gustav Jaeger (1925-2010) est involontairement et indirectement à l’origine de l’identité de la word-marque la plus célèbre au monde. Depuis 1999 en effet, à l’initiative de la designer Ruth Kedar, Google utilise pour son logo le caractère Catull de ce typographe et dessinateur de caractères allemand. Le Catull avait été publié chez Berthold en 1982.

30 ans après la sortie du Catull, il m’a paru intéressant de revenir sur le parcours complet et étonnant de ce créateur bien trop méconnu. Nous reviendrons en fin d’article sur l’utilisation du Catull par Google.

Né en 1925, fils d’imprimeur, Gustav Jaeger est ce que l’on pourrait appeler un « enfant de la balle ». Il fait ses études à la Hochschule für Gestaltung d’Offenbach am Main1.

Il est bientôt repéré par Konrad F. Bauer (1903-1970) et Walter Baum (1921-2007) et rejoint la prestigieuse fonderie Bauer2 pour concevoir les specimens typographiques de leurs créations. On peut ainsi raisonnablement imaginer que Jaeger était à pied d’œuvre pour la promotion du Folio, du Volta ou de l’Impressum3, créations communes de Bauer et Baum durant les années 50 et 60. Jaeger est vraisemblablement resté à ce poste jusqu’à la mort de Bauer voire jusqu’à la fermeture de la fonderie en 1972.

Encouragé par Bauer, Jaeger avait heureusement entamé sa « reconversion », se mettant à créer ses propres caractères typographiques. La trajectoire de Jaeger est exemplaire. De typographe, il devient dessinateur de caractères, des caractères de titrage dans un premier temps pour la non moins prestigieuse fonderie Berthold. Dès 1973, il publie ses premières créations : le Jumbo, le Pinocchio, le Mark Twain et le Sacher. Suivront le Komet et le Semin-Antiqua, tous deux publiés en 19764.

1977 est une année de transition, puisqu’à 52 ans (!), Gustav Jaeger publie son premier caractère de texte, le Seneca. À trois exceptions près (le Becket en 1980 pour Linotype, l’Aja en 1981 et le Bellevue en 1986), Jaeger ne devra plus se consacrer qu’à la création de caractères de texte. Au cours des années 80, il publiera ses œuvres les plus décisives : le Cosmos et le Catull en 1982 et le Jaeger-Antiqua en 19845.

Sa carrière professionnelle semble s’arrêter en 1990 avec la publication du Donatus et du Prado.

En 1993, la fonderie Berthold AG fait faillite. En 1991, Berthold avait signé un accord de distribution avec Adobe, pour une partie de son fonds. En 1997, les Hunt récupèrent le fonds typographique de Berthold. Depuis 2008, Linotype distribue également une partie des fontes de Berthold. C’est vraisemblablement à l’existence de l’accord de distribution entre Adobe et Berthold que le fonds Berthold doit sa survivance dans la mémoire des designers du monde entier. On peut supposer que la présence du Catull au sein des fontes distribuées par Adobe, entreprise pour laquelle Ruth Kedar travaille régulièrement au moment où elle est approchée par Larry Page et Sergei Brin sur le campus de Standford, a dû contribuer à éclairer son choix. L’utilisation du Catull pour le logo de Google a évidemment puissamment contribué à la renommée du caractère de Jaeger et de Jaeger lui-même dans une moindre mesure, ce que ce dernier a pu peut-être observer avec une distance amusée6, neuf ans après sa dernière publication typographique et six ans après la fin de Berthold AG.

Comme Apple à ses débuts, on devine un scrupule traditionnaliste chez Google, confirmé depuis par Ruth Kedar.

Times-Roman était la police par défaut sur le Web à l’époque, tandis que les caractères sans empattement étaient chéris dans le monde de l’imprimé. Je voulais la lisibilité d’un caractère à empattements, mais ayant les qualités requises : une subtile sophistication, associée à une touche d'humour et d’irrévérance. Le caractère choisi est le Catull, un caractère à empattements d’inspiration ancienne. Le Catull emprunte des éléments aux instruments traditionnels de l'écriture comme la plume et le burin qu’il revêt d’une expressivité moderne. La recherche est, par essence, une activité qui implique que l’on se tourne vers le passé. C’est pourquoi l’ancrage historique du Catull m’a semblé tout à fait approprié, car il permettait d’établir un pont entre le vieux monde analogique et l’ère digitale qui s’ouvrait à nous7.

Ainsi, comme si la technologie, en quête de légitimité ou de respectabilité, niait une part d’elle-même, Google optait pour une incarnation graphique délibérément classique. Il n’y a en effet rien de futuriste, ni même de contemporain dans le Catull. Au contraire, à l’instar du fonds Berthold (à l’exception des caractères de titrage, presque tous écartés désormais), le Catull semble intemporel. Son « a » minuscule si particulier, absent du nom « Google » ne peut faire obstacle à une écriture typo-graphique conjuguée au présent perpétuel.

Le parcours de Gustav Jaeger, talent à maturité, révélation tardive, vraisemblablement mort de vieillesse laisse pour le moins songeur. Il nous donne à voir une œuvre d’une remarquable consistance et d’une intemporalité actuelle, quand 85 ans en paraissent 30, quand plongés dans un instant immuable, devant le moteur de recherche le plus consulté au monde, nous recherchons nos moments perdus.

auteur frank adebiaye avril 2012 licence creative attribution partage à l’identique utilisation non commerciale à moins de demander gentilement et de payer la facture de l’imprimeur ce qui semble être une définition communément admise de l’activité d’éditeur

Notes et références

  1. Biographie de Gustav Jaeger sur le site de Linotype : http://www.linotype.com/en/2687/gustavjaeger.html. Parmi les anciens élèves de cette école figurent Berthold Wolpe (promotion 1928) et Friedrich Poppl (qui y étudia de 1950 à 1953 ; de deux ans l’aîné de Jaeger, il travaillera également pour Berthold à partir des années 70). Rudolf Koch y a longtemps enseigné et Hermann Zapf y a été maître de conférences de 1948 à 1950.
  2. Il s’agit de la fonderie qui publia le Futura de Paul Renner à partir de la fin des années 20
  3. L’alphabet pan-nigérian d’Hermann Zapf s’appuie sur l’Impressum de Bauer et Baum (cf. Frank Adebiaye, Hermann Zapf et l’alphabet pan-nigérian, Graphê 42, 2009). Un specimen de l’Impressum datant de 1965 est visible ici. Il est possible que ce specimen ait été conçu par Gustav Jaeger.
  4. Ces caractères, non numérisés à notre connaissance, sont visibles sur la page que le site du Klingspor-Museum consacre à Gustav Jaeger.
  5. Dans le spécimen du Jaeger-Antiqua, il est précisé qu'Alexander Branczyk, également étudiant à l'école d'Offenbach-am-Main, a effectué la réalisation de ce caractère conçu par Jaeger. Ce caractère à empattements d'exécution très mathématique incarne à merveille l'informatisation déjà très avancée du dessin de caractères typographiques à cette époque. Ce caractère inspirera largement les caractères à empattement système comme le Bistream Vera Serif notamment.
  6. Ruth Kedar explique avoir vu dans le Catull quelque chose d'irrévérencieux, d'humoristique, par rapport au Times New Roman, qui était, à l’époque, le caractère typographique le plus répandu sur le Web.
  7. Traduction de l’auteur d’un extrait d’une interview de Ruth Kedar.

Crédits typographiques