Typonomie

Fin de partie

« Ce qui ne coûte rien n’a pas de valeur » — vieux dicton auvergnat

Cette année, j’ai écrit deux livres: le premier au sujet de François Boltana, un pionnier de la typographie numérique et personnelle1; le second est un livre collectif traitant des fontes libres2.

Les deux philosophies sous-jacentes à ces deux ouvrages étant radicalement opposées, il me paraît important de tenter ici de faire une synthèse de ces deux approches.

Un rappel s’impose au préalable : depuis l’avènement de la typographie, les caractères typographiques sont à la fois des créations artistiques et des logiciels.

Le fait est qu’aux États-Unis, la composante artistique et originale des caractères typographiques n’est pas reconnue, ou à peine. Par conséquent, les fonderies américaines contournent cette limitation en recourant au droit de la marque ou au dépôt de brevets.

La situation est plus équilibrée en France, par exemple, mais nous héritons tout de même, par ricochet, d’un conjoncture problématique.

Quel est le problème au juste ? Que s’est-il passé ?

Ce à quoi nous assistons, c’est à l’effet cumulatif des logiciels libres, de la technologie @font-face et de l’émergence puis de l’explosition de la fonderie de Google : Google Web Fonts (GWF). GWF est régi par la loi américaine. GWF applique les principes du logiciel libre (liberté d’étudier, de modifier et de partager) à la création et à l’édition typographiques dans le but d’accélerer l’indexabilité du Web. Mais pour servir cette ambition pour le moins cybernétique, GWF est prêt à instaurer l’anarchie, car rappellez-vous aux États-Unis le dessin des caractères n’est pas protégé ou peu s’en faut, si vous libérez également le code, que reste-t-il ? En réalité, pour être tout à fait précis, il serait plus juste de parler d’anarcho-capitalisme, car Google entend à l’évidence retirer un bénéfice directe de cette opération. Une meilleure indexabilité signifie une cible plus large, plus de pub, plus de chiffre d’affaires, et donc plus de cash, mais spécialement pour les créateurs de caractères.

D’un autre côté, une protection logicielle excessive assorti de brevets abustifs ont rendu bon nombre de caractères typographiques inadaptables à pour améliorer leur interopérabilité ou étendre leur couverture linguistique (comprendre les utilisateurs de produits non Adobe, voire de logiciels libres et les locuteurs de langues africaines), deux facultés réputées inutiles en raison de l’absence supposée de marché. Rappelons que la licence de fontes libres la plus répandue, la licence OFL SIL, tire son origine et sa légitimité précisément de la nécessite d’avoir des caractères typographiques autorisant les extensions linguistiques.

En tant qu’apprenti-fondeur3, j’ai dessiné et publié un grand nombre de fontes libres. Puis, avec l’expérience que m’a procuré cette pratique intensive, j’ai pris conscience de la dimension de plus en personnelle de ma création. Cette évolution est au demeurant assez logique, à moins d’être un plagiaire impénitent.

J’ai ressenti alors le besoin de rétablir un équilibre entre la liberté de l’outil et la valeur de la création. En clair, je suis intimement persuadé qu’il y a des fontes, assez peu au demeurant, en tout cas beaucoup moins que GWF fait semblant de le croire, qui sont conçues pour être des fontes libres et qui doivent vraiment être utilisées comme telles et d’autres, plus nombreuses, plus abouties, car plus personnelles qui appelent un usage plus électif, plus commercial.

Le Velvetyne Licencing Scheme

Par conséquent, j’ai conçu, au terme d’un travail de plus de 3 ans sur les licences de fontes, un nouveau système de licence, le VLS : le Velvetyne Licencing Scheme.

Dans ce système, les caractères typographiques se présentent sous la forme de fontes noires, rouges ou blanches.

I. Les fontes noires

Les fontes noires sont des fontes communautaires.

Vous pouvez les étudier, les modifier et les partager librement. Elles sont destinées à un usage continu, ce qui exclut toute utilisation pour une identité de marque (logos ou caractère d’identité) et toute revente directe de la fonte.

Vous devez créditer la fonderie et le dessinateur de la fonte.

Vous pouvez modifier, améliorer la fonte, pourvu que vous partagiez la version dérivée avec tout le monde : pas de « passager clandestin », un logo ou une fonte construite à partir d’une fonte noire appartient à tout le monde (cette obligation ne s’applique pas aux versions dérivées réalisées par l’auteur initial du caractère typographique) ; c’est pourquoi les fontes noires sont formellement déconseillées pour du branding.

Système de récompenses : en tant que contributeur, vous pouvez obtenir une licence commerciale de la fonte (fonte rouge de niveau 3, cf. ci-après), en fonction de l’importance des améliorations apportées et de leur utilisation par la fonderie pour bâtir une fonte rouge (pas de crowdsourcing sauvage, contrepartie logique du « pas de passager clandestin » évoqué plus haut).

À l’exception du système des récompenses, les fontes noires sont fournies sans garantie. Si les fontes noires sont vendues avec ou sous la forme d’un objet physique, un garantie limitée s’applique à l’objet physique lui-même.

II. Les fontes rouges

Les fontes rouges sont destinées à un usage commercial. C’est pourquoi le nombre de fontes rouges doit être largement supérieure à celui des fontes noires, car l’étendue du choix a, en tant que tel, de la valeur.

Elles sont accompagnées d’une garantie, on peut donc légitimement estimer que leur conception est plus aboutie.

Aucune modification du dessin n’est possible, sauf pour des besoins strictement linguistiques. À cet fin, les fichiers source peuvent faire l’objet d’une acquisition séparée.

Aucune modification du logiciel n’est possible, sauf pour des besoins linguistiques ou pour des raisons d’interopérabilité.

Sauf pour les niveaux 3 et 4, ces modifications ne peuvent donner lieu à redistribution à titre gratuit ou onéreux et doivent être partagées avec la fonderie et/ou l’auteur original du caractère typographique.

La modification du dessin est possible dès le niveau 1 mais uniquement dans le cadre de la composition graphique et ne peut être vendu isolément, que ce soit sous la forme d’un logo ou d’une fonte d’identité (sauf niveau 3 et au-delà).

Quoi qu’il en soit, la fonderie et le dessinateur de caractères original doivent être crédités. Acheter une fonte ne signifie pas que l’on devient son auteur.

Tout changement apporté au fichier originel de fonte doit être sauvegardé dans un fichier séparé et documenté de façon adéquate.

Niveaux d’autorisation

De plus, en fonction des usages réels, quatre niveaux sont possibles :
  1. Niveau 1 – design graphique
  2. Utilisation permise pour les images fixes bitmap et vectorielles (à l’exception des logos), incorporation autorisée dans les PDF

    Vous pouvez prêter votre fichier de fonte à votre imprimeur

    La licence est accordée en fonction du nombre de personnes physiques, pas en fonction de nombre de postes

    Prix = x €

    Livrables : fontes au format OTF

  3. Niveau 2 – édition
  4. Utilisation permise pour les sites Web et la production de livres

    Nombre de postes illimité

    La licence est accordée à la maison d’édition prise dans sa globalité

    Prix = 10*x €

    Livrables : fontes au format OTF + au format WOFF ou ticket pour un service de Web fonts

  5. Niveau 3 – publicité
  6. Utilisation permise pour les logos et le branding

    Nombre de postes illimité

    La licence est accordée aux membres du projet

    Prix : 100*x €

    Livrables : fontes au format OTF + fichiers SVG/PDF avec les glyphes

  7. Niveau 4 – entreprise
  8. Toute utilisation dans le cadre des activités de l’entreprise

    Nombre de postes illimité

    La licence est accordée pour une entité juridique

    Prix: 1000*x €

    Livrables : fontes au format OTF + TTF + fichiers SVG/PDF avec les glyphes + au format WOFF ou ticket pour un service de Web fonts

Système de niveaux

Le niveau 2 inclut le niveau 1 et le niveau 3 et 4 pour les besoins de la maison d’édition

Le niveau 4 inclut les niveaux 1, 2, 3 pour les besoins de l’entreprise

Partenariat et parrainages

Le détenteur d’une licence de niveau 1 peut vendre à ses clients des licences de niveaux 2 et 3 à un prix préférentiel.

Le détenteur d’une licence de niveau 3 peut vendre à ses clients des licences de niveaux 2 et 4 à un prix préférentiel.

III. Les fontes blanches

Les fontes blanches sont destinées à un usage strictement pédagogique. Un objet contenant des fontes blanches peut être vendu, mais les fontes associées restent des fontes blanches. Les fontes blanches sont tout à fait indiquées pour des workshops. La publication des œuvres dérivées de fontes blanches doit être discutée au préalable avec la fonderie et/ou le dessinateur de caractères original.

Tatouage et identification

Les fontes noires et blanches doivent être clairement identifiées comme telles dans le Font Info.

Les fontes rouge doivent être clairement identifiées comme telles dans le Font Info avec le nom de l’acheteur ou un identifiant unique.

Toutes les fontes doivent comporter un numéro de version approprié.

Dans le doute, les fontes non tatouées ou non identifiées doivent être considérées comme blanches si elles ont été obtenues légalement, grises (inutilisables) si elles ont été obtenues illégalement.

Au sujet des fontes pour le Web et des services d’hébergement typographique

La technologie @font-face constitue une rupture décisive dans la courte histoire du web design. Il s’agit d’une opportunité unique de rendre les sites Web aussi professionnels et efficaces que le bon vieux support imprimé.

Encore faut-il utiliser des outils professionnels à la mesure de l’enjeu.

Tout d’abord, il convient de bien faire la part des choses entre les fontes sur le Web et les fontes pour le Web, comme Jonathan Hoefler l’a souligné encore récemment4.

La question de l’hébergement ou de la publication de ladite fonte ne vient qu’après.

Typekit (lancé5 en novembre 2009) propose un large choix, mais le modèle tarifaire (les prix sont étonnamment bas) et le recours au Javascript semblent de prime abord soit irréaliste, soit trop sophistiqué. Toutefois, certaines fontes hébergées par Typekit sont spécialement conçues et/ou optimisées pour l’écran et valent le détour, comme PT Futura de Paratype ou l’Allumi Std et Le Monde Courrier de Typofonderie.

Fontdeck (lancé en juin 2010) met à disposition un panel plus restreint de fontes mais le modèle économique semble plus équilibré et le Javascript n’est pas requis. Certaines fontes comme le Siri Core de Letter from Sweden sont de véritables merveilles.

Webtype (lancé en août 2010) présente une offre encore plus restreinte, mais les fontes mises en avant relèvent vraiment du cousu main, tout particulièrement les fontes RE de FontBureau. Les tarifs sont un peu élevés, mais vraiment crédibles et ouvrent la possibilité d’une acquisition des fichiers de fontes pour une utilisation hors ligne, ce qui constitue un réel avantage par rapport à Typekit et FontDeck. Comme dans le cas de ce dernier, le Javascript n’est pas obligatoire.

Le service d’hébergement de Typotheque (lancé en octobre 2009) est proche dans sa philosophie et dans son modèle économique de Webtype mais avec une intégration totale avec la fonderie éponyme. Le recours à Javascript est facultatif.

Le service d’hébergement de Fonts.com (lancé en septembre 2010) est similaire à Typekit, avec la possibilité d’une acquisition des fichiers de fontes pour une utilisation hors ligne.

FontFont vend des fichiers de fontes au format WOFF pour l’auto-hébergement depuis février 2010.

Les offres couplées print + web sont tentantes, mais les fontes proposées sont loin d’être toutes optimisées pour l’écran.

Les fontes libres ont rarement un comportement optimal à l’écran, à l’exception notable des projets titanesques comme le monde du logiciel libre en a le secret. Citons les projets Liberation et DejaVu qui constituent sans doute le meilleur exemple de ce que les fontes libres peuvent apporter.

En conclusion, pour vos propres besoins et si vous pouvez vous l’offrir, utilisez Webtype, à moins que vous souhaitiez utiliser d’autres fontes pour le Web hébergées ou proposées par d’autres prestataires.

Pour l’auto-hébergement, FontFont semble constituer la meilleure option.

Pour vos clients, tout est bon, aux deux conditions suivantes :

  1. assurez-vous de pouvoir obtenir une facture séparée au titre du projet que vous réalisez pour votre client ;
  2. renseignez-vous auprès de votre client pour savoir si le Javascript est autorisé ou proscrit sur ses ordinateurs.

Notes

  1. Frank Adebiaye & Suzanne Cardinal, François Boltana et la naissance de la typographie numérique, Atelier Perrousseaux, october 2011
  2. Fontes libres: http://fr.flossmanuals.net/fontes-libres/
  3. VTF aka Velvetyne Type Foundry, est. 2010, www.velvetyne.fr
  4. http://www.aiga.org/video-pivot-2011-hoefler/
  5. Les dates mentionnées ici sont les dates auxquelles les services sont devenues opérationnelles. Des annonces et des lancements de versions beta ont pu survenir antérieurement.
    auteur frank adebiaye décembre 2011 licence creative attribution partage à l’identique utilisation non commerciale à moins de demander gentilement et de payer la facture de l’imprimeur ce qui semble être une définition communément admise de l’activité d’éditeur