par Frank Adebiaye et Suzanne Cardinal, Atelier Perrousseaux, Adverbum, octobre 2011
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J’ai toujours été entouré de livres. Farouche bibliomane, j’ai inconsciemment puis consciemment formé le souhait d’être écrivain.
Mais écrire sur quoi, sur qui ? Il me fallait un sujet, car je me sens plus d’affinités avec la veine réaliste, voire naturaliste qu’avec les littératures de l’imaginaire. Dans le cadre de mes pérégrinations informatiques, je me suis intéressé à la typographie. À défaut d’une destination précise dans mon parcours, cette forme d’art a eu au moins le mérite de matérialiser mon écriture.
Je suis tombé par hasard sur un cahier Gutenberg dans lequel figurait un article sur Boltana. La démarche de ce dernier m’a intéressé, car d’abord très classique, mais profondément visionnaire. J’ai voulu en savoir plus. J’ai appris sa disparition prématurée et constaté l’engloutissement quasi-complet de son œuvre. Ironie de l’aventure, je me suis retrouvé au pied du mur, forcé d’imaginer ce qu’a pu être la vie de cet homme avant d’aller plus loin. Je décrétai in petto que Boltana avait forcément quelque chose de romanesque. Je tenais mon personnage !
La suite des événements m’a permis d’avoir suffisamment de matériau pour établir une monographie officielle. Toutefois le souci de faire un « vrai » livre, au sens littéraire du terme est resté présent tout au long du projet. Ne vous y trompez pas : si le livre est graphique et typographique dans son objet, il a une destination plus large que le seul exposé d’un génie spécialisé. Ce qui est en jeu dans le champ censément restreint de l’écriture typographique de Boltana, c’est une accélération de l’histoire des techniques, le bouleversement de l’organisation du travail avec l’avènement de la micro-informatique, mais aussi et peut-être surtout une leçon de vie, sur sa brièveté précisément.
La vie est trop courte pour que nous reléguions nos aspirations profondes au second plan, sous prétexte de confusion ambiante, sous couvert de modalités insurmontables. J’ai fait ce livre non par calcul ou par simple opportunité, mais parce que je le voulais profondément.
Faire un livre, être édité, devenir officiellement écrivain, même si n’est, pour l’instant, que celui d’un seul livre, avant 30 ans, figurait parmi mes rêves les plus insensés.
Je remercie infiniment David Rault et Suzanne Cardinal de m’avoir aidé à le concrétiser.
Après avoir lu les récentes monographies consacrées à Mendoza ou Excoffon, je trouvais encore qu’il manquait un chaînon entre ces âges d’or révolus et notre présent numérique.
Dans le monde de la typographie française, le nom de Boltana s’est rapidement imposé quand il s’est agi pour nous d’aborder cette période de transition.
François Boltana incarne de façon singulière cette transition car il l’a abordée un peu par nécessité, un peu par accident, par passion, résolument, et non selon un dessein préconçu. La typographie, Boltana l’a embrassée et embrasée avec témérité et avec fougue, animé à la fois par une maîtrise de son art consciente, apprise et par un sentiment d’urgence invincible, guidé par l’instinct d’un ébranlement inéluctable.
Ce que nous exposons dans cette monographie tout à fait inédite consacrée à cet enfant terrible de l’École de Toulouse, c’est cet instant décisif, cette expérience fulgurante de la limite en typographie. À quel point la machine peut-elle singer le mouvement de la main ? À quel point deux signes adjacents peuvent-ils se mêler l’un à l’autre, sans déroger aux règles de la sacro-sainte lisibilité ? À quel point une création typographique peut-elle une création personnelle ?
Les problèmes que dut résoudre Boltana en son temps sont les nôtres aujourd’hui à commencer par le nœud gordien des licences et de la commercialisation des caractères typographiques au sein d’une structure indépendante.
Les technologies et les dispositifs que Boltana a inventés préfigurent l’OpenType qui est devenu notre pain quotidien ou annoncent les fontes SVG qui n’en sont encore qu’à leur balbutiement.
Enfin, Boltana nous laisse un message de liberté face à la soi-disante esthétique des robots, une liberté amplifiant l’époque comme le Stilla illustrant la suavité supposée des années 70, ou, a contrario, se plaçant en contre-point du mainstream, Ainsi Boltana fait revivre l’écriture du calligraphe anglais Joseph Champion quand Emigre célèbre les noces de la typographie et de l’esthétique cyber-punk, alors en plein essor.
L’une des choses les plus étonnantes à propos de François Boltana, c’est qu’il engouffra dans la typographie numérique alors que rien ne l’y prédestinait. Il avait déjà 39 ans quand il entreprit son Champion et il n’était pas de la génération de ceux qui sont nés avec un ordinateur dans les mains.
Boltana s’est lancé dans la typographie numérique, mû non par des considérations techniciennes, mais porté par une soif inextinguible d’indépendance. C’est un fil conducteur, du reste, dans l’ensemble de son travail.
À rebours de ce que l’on constate chez les autres pionniers de la typographie numérique (Emigre et Adobe en tête), Boltana ne tombe pas dans les bras du néo-classicisme et des revivals attendus, n’adhère pas non plus à l’esthétique cyberpunk implicitement induite par la marginalité numérique. Il introduit au contraire une forte dose de subjectivité, sa subjectivité, qui n’était ni punk ni tout à fait classique. C’est un homme de l’art, formé à toutes les techniques de la calligraphie, mais sa visée est personnelle, il est aux commandes, Boltana choisit son sujet.
On aurait pu croire que la machine imposerait son tempo. Non, Boltana insuffla à la machine du tempérament. Nous ne parlons pas juste de vitesse, de précision ou d’exactitude, nous parlons de sentiments, de la rage de l’expression, transposée en courbes de Bézier et en écriture agile et interactive. La technologie ne change rien, c’est la même expressivité, la même virtuosité ; la technologie change tout : depuis Boltana, la typographie numérique, c’est la vérité 2⁸ par nanoseconde**.
*référence à « Sentiments numériques revisités » d’Hubert-Félix Thiéfaine in La Tentation du Bonheur, 1996
**référence à la célèbre citation de Godard : « le cinéma, c’est la vérité 24 fois par seconde ».
Le Boltana d’Adebiaye et Cardinal est un objet éditorial stupéfiant par sa forme et audacieux par son sujet. Les auteurs ont fait un vrai artistique en prenant à rebours les figures attendues de la typographie. En prenant pour terre d’élection le Toulouse englouti de Boltana, ils déroutent pour leur plus grand bien l’homme de l’art et le profane. Les spécialistes trouvent matière à réflexion dans ce condensé d’histoire typographique contemporaine, sujet au demeurant rarement abordé, en langue française qui plus est, de façon aussi limpide. Les néophytes apprécieront l’exercice biographique insolite mais revigorant qui nous fait prendre d’affection, ou, à tout le moins, d’empathie pour cet homme entier à la passion rare, disparu trop tôt. Une mention spéciale à la mise en page soignée et aérée ainsi qu’à la couverture, d’un violet déjà culte.
Familier de l’algarade frondeuse avec sa fonderie VTF, Frank Adebiaye, secondée cette fois-ci par la graphiste toulousaine Suzanne Cardinal, nous surprend une fois de plus dans l’exercice pourtant contraignant de la monographie typographique. Il a choisi pour cela un personnage une personnage méconnu, un pionnier de la typographie numérique mais également haut en couleurs. Le subtil équilibre de sa noble et pourpre ouvrage tient précisément à ceci : il satisfait une curiosité inconnue en établissant le compendium rythmé et élégant d’un génie spécialisé. Puissamment aidé par une iconographie riche et précise, il en fait la chanson de geste d’une existence intense, enchâssée dans une vie trop brève. Il est devenu trop rare de voir ainsi abordé l’universel dans un domaine apparemment aussi ésotérique. Les gens du métier aussi bien que l’homme de la rue seront captivés par cette leçon de vie.
Si vous cherchez la biographie d’un génie visionnaire et caractériel, vous avez la biographie de Steve Jobs de Walter Isaacson et celle de François Boltana par Frank Adebiaye et Suzanne Cardinal. L’exercice d’Isaacson, bien que virtuose, était attendu. Celui d’Adebiaye et Cardinal pour les éditions Perrousseaux, apparaît comme l’excellent surprise de parfaits outsiders. Signalons également une qualité rédactionnelle et un soin apporté à la mise en page, bien supérieurs dans le grand ouvrage violet de la maison provençale que celui de la version française du Jobs d’Isaacson, largement en-deça de la version anglaise, pour cause de sortie mondiale précipitée.
auteur frank adebiaye octobre 2011 licence creative attribution partage à l’identique utilisation non commerciale à moins de demander gentilement et de payer la facture de l’imprimeur ce qui semble être une définition communément admise de l’activité d’éditeur