La vie Thiéfaine

J'ai appris avec une certaine tristesse qu'Hubert-Félix Thiéfaine était atteint d'une maladie évolutive et incurable.

À 78 ans, il vient d'entamer une dernière tournée, sobrement intitulée Des adieux. Il veut dire au revoir à son public.

C'est une page qui se tourne. Et, curieusement, un petit morceau de ma propre vie avec elle.

J'ai eu une époque Thiéfaine.

Une époque où je l'écoutais beaucoup. Vraiment beaucoup.

Ce n'était pas forcément la période la plus heureuse de ma vie. Et ce n'est probablement pas un hasard. Il y a chez Thiéfaine quelque chose qui accompagne particulièrement bien certains âges et certains états : la solitude, les nuits trop longues, l'ironie comme moyen de défense, une certaine fascination pour les marges et les naufrages.

Ses chansons n'étaient pas là pour consoler.

Elles tenaient compagnie.

C'est assez différent.

Puis la vie avance. On change. On écoute autre chose. Certaines obsessions s'éloignent. Les disques que l'on connaissait par cœur restent sur une étagère réelle ou imaginaire. On ne les renie pas ; on n'a simplement plus besoin d'eux de la même manière.

Je n'écoute presque plus Thiéfaine aujourd'hui.

Mais j'ai conservé un immense respect pour l'artiste.

Pour cette langue d'abord, immédiatement reconnaissable, mélange improbable de poésie, de rock, de littérature, de trivialité, d'érudition et de visions hallucinées.

Pour la trajectoire ensuite.

Thiéfaine a construit pendant près d'un demi-siècle une œuvre singulière sans vraiment chercher à devenir autre chose que Thiéfaine. Il a connu le succès sans perdre cette position légèrement décalée qui faisait précisément sa force.

Et peut-être est-ce cela qui me touche aujourd'hui dans l'annonce de sa maladie.

Les artistes que nous avons beaucoup aimés ne vieillissent pas seuls.

Ils vieillissent avec nous.

Lorsque l'un d'eux annonce ses adieux, ce n'est pas seulement sa carrière qui se referme. C'est une époque personnelle qui remonte brusquement à la surface : des lieux, des visages, des sensations, parfois une version de nous-mêmes que nous avions presque oubliée.

Je ne voudrais certainement pas retourner vivre dans cette période où j'écoutais autant Thiéfaine.

Mais je regarde avec tendresse celui que j'étais alors.

Et je mesure aujourd'hui la chance d'avoir eu, dans ces moments-là, quelques artistes capables de mettre des mots et de la musique là où je n'en avais pas nécessairement moi-même.

Hubert-Félix Thiéfaine en faisait partie.

Il y a des musiques que l'on écoute toute sa vie.

Et puis il y a celles qui nous aident à traverser un morceau de celle-ci.

Ce ne sont peut-être pas les moins importantes.

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